Un banc et une rencontre forte!


L'auteur José Herbert évoque sa rencontre avec Marcel Houdart, ancien déporté, natif de Noeux-les-Mines.

     Un lieu. Un personnage historique. Je vais m’éloigner des clichés en la matière, genre château du seigneur Machin, ou site des multiples caps, ou musée Théodule, qui abondent dans la région, m’éloigner aussi des people historiques, genre De Gaulle, Robespierre ou autre François Vidocq, qui abondent itou dans la même région, pour vous narrer ma rencontre avec un lieu symbolique, un banc banal en l’occurrence, et un personnage qui ne l’est pas moins, prénommé Marcel, comme vous et moi, ordinaire certes mais ô combien victime de la nature humaine, dans ce qu’elle a de pire, la barbarie, la haine, le racisme, la brutalité, en un mot, le nazisme.

Digue promenade de Berck-sur-Mer
Digue promenade de Berck-sur-Mer

   Ce banc existe. Il vous tend ses bras si vous effectuez une balade à pieds sur la digue promenade de Berck. Cette digue, magnifique, très bien aménagée, court de la base nautique de la ville, située sur l’un des deux flancs de la baie d’Authie, l’autre flirtant avec la station de Fort-Mahon, jusqu’à ce que d’aucuns appelle « l’entonnoir » car il en a la forme triangulaire, à l’approche du centre-ville. Parkings, jeux pour adultes et enfants, commerces et restaurants divers se côtoient ici au mitan d’une sympathique odeur de frites mêlée à l’iode, aux fientes et aux cris des cormorans. Deux kilomètres environ pour brûler des vilaines calories et en même temps s’émerveiller du spectacle de la mer, que je ne décrirai pas car d’autres l’ont fait mieux que je ne le pourrais jamais. La mer qu’on voit danser… Elle danse en effet la gigue de Dame Nature et offre son plus beau visage quand le temps est mauvais à marée haute, l’étiage de basse mer découvrant pour sa part des bancs de sable sur lesquels batifolent mollement des phoques, trop, paraît-il, car ces veaux marins ont la mauvaise idée de se régaler de poissons plutôt que de hamburgers, au grand désespoir des pêcheurs locaux.

 

   Au mitan de cette digue promenade se trouve une croix latine démesurée, dont la croisée du transept supporte un Christ blanc de peau, au pagne bleu. Un tout petit Christ, dont les pieds ne toucheraient terre si par hasard il lui venait l’idée de descendre de sa grevance pour s’installer sur ledit banc de la dite digue, qu’il aperçoit devant lui.

 

   A droite de l’élu, se dresse comme un phallus le phare de Berck, colonne de béton de plus de 40 mètres de haut, cerclé de cylindres rouges et blancs, qui complètent de façon patriotique le bleu du pagne chrétien.

 

   Et puis derrière le banc, derrière le Christ, derrière le phare, derrière les dunes et les oyats qui balancent leur tête sous la force de la brise, en fond d’écran, s’étalent, de droite à gauche et inversement, les imposants bâtiments de l’hôpital maritime. Sinistres ! Ô combien sinistres ! Ô combien cafardeux ! Même le soleil, parfois agressif malgré les embruns, ne parvient pas à colorer d’un chouia de bonheur leurs briques rougeâtres, leurs petites fenêtres aux vitres occultées, les immenses pans de béton salement jaunâtres, les ardoises sans âme. Quel vertige m’étreint quand, déambulant sur la digue, je suis contraint d’embrasser par mon regard l’horrible hôpital ! Est-ce l’idée des souffrances qui s’expriment à l’intérieur, des cris de douleurs, des vies à leur fin, des chairs qui se déchirent, tandis que sur la digue vaquent des touristes en short, souriants et replets, traînant parfois leur toutou au bout d’une ficelle ?

Hôpital maritime de Berck-sur-Mer
Hôpital maritime de Berck-sur-Mer

   Je m’assois sur le banc, devant le Christ au pagne bleu et je regarde la mer. Je tourne le dos à la sinistrose que je ne peux voir. Mon imagination a trouvé le lieu de prédilection de l’héroïne de mes romans, Samantha, la grande faucheuse, squelette emblématique, encapuchonné, qui parcourt le monde et fauche les vies. Oui ! Samantha viendra réchauffer ses vieux os ici, sur ce banc, et s’empiffrera avec les goulées d’iode dispensées à profusion par la substance liquide. C’est bon pour les os, dit la médecine ! Elle observera la mer et tiendra conversation avec le Christ blanc au pagne bleu. Le Christ lui parlera des gens qui souffrent, derrière eux, ainsi que de Marcel, le brave Marcel qui avait de la chance. Alors, vous qui passez par là, ne vous asseyez pas sur ce banc, au mitan de la digue de Berck, vous risqueriez de vous asseoir sur les rotules de Samantha, et elle n’aime pas ça, la coquine !

 

   Marcel a eu de la chance. C’est du moins ce qu’il prétend. Marcel Houdart est devenu conférencier. Il est le personnage « historique », autre sujet de mon propos. Il n’a pas sa photo dans les livres. On le connaît beaucoup moins que les « Zistoriques » cités au début de mon texte. Je l’ai écouté alors qu’il racontait à des collégiens son parcours de vie. Près de lui, sur une chaise, il avait posé ce qui me semblait être une lanière en cuir.

 

   Marcel est né à Nœux-les-Mines, près de Lens, en 1924. En 1942, il rejoint la Résistance. Il fut dénoncé, torturé au nerf de bœuf par la Gestapo, déporté en camp de concentration, enfin promis, avec ses compagnons, à la noyade dans la mer Baltique, après une marche pénible pour y parvenir. Tous furent sauvés ensuite par le gong. Les pauvres bougres, réduits à l’état de bête par la malfaisance de l’espèce humaine, échappèrent à une mort certaine grâce à l’arrivée des américains.

 

   Marcel a ces mots étonnants :

 

   — J’ai eu de la chance, dit-il, j’ai menti à la Gestapo qui m’a torturé pour que je le lui signale où se trouvait une cache d’armes. Ils m’ont fait creusé à l’endroit indiqué et n’ont rien trouvé. Ils n’ont pas insisté !

 

   Il a vraiment eu de la chance, Marcel. Puis :

   —J’ai eu de la chance, ajoute-t-il encore, j’ai pu travailler à l’infirmerie du camp, où mon rôle consistait à inscrire sur la cuisse des cadavres, avec un crayon qu’il fallait mouiller de salive pour qu’il marque, ce qu’il y avait à récupérer sur le corps : des dents en or, des cheveux etc.

  

   Il a vraiment eu de la chance, Marcel.

  

   Il a décortiqué les arbres, lui et ses compagnons, dont il a sucé l’écorce pour calmer les crampes de son estomac, s’est battu pour déguster les maigres touffes d’orties et les pissenlits amers. Il a constaté que certains cadavres ont été retrouvés amputés de morceaux de chair sur les cuisses. Il en a eu de la chance, Marcel !

  

   —Il ne faut pas confondre le camp de concentration et le camp d’extermination, explique Marcel devant les enfants. Dans le premier, on meurt de faim, de froid, de maladie, ou des coups répétés délivrés par les kapos ; Dans le second, les individus ont vocation ( !), dès leur arrivée, à finir rapidement dans les flammes du four crématoire. Nuance !


   « J’ai eu de la chance » dit Marcel en souriant ! Ce qu’il a vécu est pourtant un enfer, une monstruosité, une horreur difficilement imaginables.


   Marcel a terminé son exposé en montrant à l’assemblée attentive ce qu’il lui restait de son périple forcé en pays voisin, une ceinture en cuir, abîmée, cassée. Il brandit la lanière de cuir qu’il avait posée sur la chaise.


   — 21 centimètres, voilà la mesure de mon corps au niveau de la taille quand je fus laissé pour mort et découvert par les troupes alliées. Je pesais 35 kilos.


   Je regardai avec fascination l’objet en question, qui avait côtoyé le four crématoire, reçu probablement des coups de la part des kapos, traîné dans la vermine, les excréments, la bile et les humeurs, s’était frotté aux cadavres décharnés, amputés. Je m’étonnai de sa banalité. Il eût été à terre que l’on n’aurait guère fait l’effort de le ramasser. Combien d’objets, comme cette ceinture, à l’abord misérable, sont pourtant chargés des misères de l’humanité !

 

   J’invite Marcel à rejoindre Samantha, la grande faucheuse à la faux étincelante maculée par endroits du sang de ses victimes, et le Christ au pagne bleu, sur le banc de la digue promenade de Berck, devant le phare rouge et blanc, devant le sinistre hôpital maritime, devant l’immense croix latine, devant les nappes d’oyats frissonnants, pour leur poser quelques questions :

 

   - Comment se fait-il que des hommes ont fait ça à d’autres hommes ? Comment se fait-il qu’actuellement partout sur la planète on entend des bruits de rangers, on bâtit des murs pour séparer les Etats ?

 

   Que Marcel puisse encore longtemps témoigner, à la face du monde, auprès des jeunes et des moins jeunes et dire jusqu’à quelles extrémités peut nous amener la bestialité, encore que la cruauté soit un sentiment inconnu de nos amies les bêtes, et le racisme, l’abominable racisme !

 

Pour consulter le blog de José Herbert, rendez-vous ici!

Un article de La Voix du Nord (22 avril 2015) sur Marcel Houdart ici.

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