Le Serpent de Wazemmes


Le rond-point de la Solidarité, à Wazemmes,

vu par Thierry Moral.

Le Serpent de Wazemmes

Thierry Moral

 

   L'anneau de Möbius situé au milieu de la rue des Postes fait partie du quartier de Wazemmes comme une évidence. Son vrai nom est le rond point de la Solidarité, mais la plupart des gens du quartier l'appellent le rond point du Serpent. Cette œuvre est de Marco Slinckaert, artiste qui était membre des Capenoules, qui l'eût cru ! Ce n'est qu'à l'âge adulte que j'ai fréquenté cette partie du quartier. J'habitais alors au 9 rue Louis Faure, donnant sur la rue des Postes, les épiceries ouvertes la nuit, les nombreux cafés, kebab et ce fameux serpent. Je ne m'étais jamais intéressé plus que cela à cette curieuse sculpture. Trois événements m'ont fait m'y pencher.

 

   Le premier, a été un retour de soirée tardif du Biplan – salle de spectacle mythique située au 19 rue Colbert où j’œuvrais bénévolement par passion du théâtre - où j'ai surpris une bande de fêtards se photographier en faisant une sorte de chaîne d'éléphants tout autour du rond point. Combien étaient-ils ? Je ne sais pas, je n'ai pas compté, mais l'image était éloquente. Le deuxième, a été une conversation improbable avec un type passablement alcoolisé au café le Modjo. Il avait une théorie : sous ce serpent, se trouvait une sorte de vaisseau spatial d'Alien qui attendait le bon moment – la fameuse prédiction de Paco Rabanne sur la fin du monde – avant de s'activer ! La troisième, a été l'amicale invitation de Christophe Sueur à écrire un texte sur un lieu qui m'avait marqué dans la région.

    Je me suis souvenu de ce serpent sous la neige, la pluie battante, son bassin d'eau gelé, ou encore brillant sous un soleil de feu… Il symbolise l'infini, à ce que l'on dit. Je veux bien le croire. Aussi improbable que banal - pour les habitués - cette création déroule un ruban sans fin que l'on peut regarder sous tous les angles, toutes les lumières, toutes les saisons ; sans jamais s'en lasser. Elle raconte toujours une histoire différente. Je n'ai pas forcément vécu de choses fortes, fondamentales, ou bien marquantes sur ce lieu ; mais disons qu'il concentre tous mes souvenirs sur ce quartier, comme des bribes de mémoires qui seraient réunies sur un gigantesque ruban...

 

   Il m'est impossible de parler du quartier de Wazemmes, sans évoquer ma grand-mère : Odette Monchecourt. Un large maillon de ma chaîne de souvenirs. C'est elle qui m'a transmis son franc parlé et son patois du Nord, comme une seconde nature. Je ne suis pas un spécialiste – ni du patois, ni du quartier – mais ces racines sont ancrées en moi. Ma grand-mère venait me chercher à l'école catholique de Wazemmes : le Sacré Cœur. Elle était située rue Manuel. Aujourd'hui, on trouve à la place un trou béant menant sur un parking sous-terrain. À cette époque, le métro n'existait pas. L'emplacement de la station de métro Gambetta était une sorte de terrain vague, où il ne faisait pas bon traîner le soir. À la sortie de l'école, ma grand-mère m'appelait « Ma loute ». Parfois, c'était « Mon petit Jésus ». Le summum de la honte, c'était quand j'avais le malheur d'avoir un truc mal essuyé sur le coin des lèvres, alors elle sortait son mouchoir en tissu, le mouillait avec sa langue et me nettoyait devant tout le monde. Mais après l'école, lorsque le temps le permettait, elle m'emmenait au petit parc de la Place Philippe de Girard, donnant sur la rue Nationale. J'avais droit à un petit pain au chocolat, voire deux. Cela rattrapait tout.

 

   Marcher dans les rues de Wazemmes avec ce petit bout de bonne femme, c'était quelque chose. Elle tenait en laisse son chien Ninette. Une sorte de papillon qui était mauvais comme une teigne. Lorsque les gens se plaignaient de son chien qui mordait parfois des passants, Odette rétorquait « Il n'est pas aimable, mais adorable ! ». Tel maître, tel chien.

 

   Le dimanche matin, nous faisions le marché. Il fallait être sur place dès 06h00 du matin, pour faire tout le tour afin de choisir l'étalage le moins cher ! Au final, sur le coup de 10h00, nous revenions toujours au même endroit… Chaque dimanche, elle râlait parce que c'était trop cher ! Mes sens étaient mis en éveil avec toutes ces effluves, ces images, ces rencontres... Lorsqu'à l'âge adulte, je suis allé en déplacement dans d'autres villes et que je me suis retrouvé dans des marchés, j'étais souvent déçu. Pour moi, le marché, c'était Wazemmes. Ce maillon du ruban de souvenirs est encore très vivant ! Ces matins-là, je n'avais pas le temps de m'ennuyer. Par contre, les après-midi, la lassitude venait souvent me rendre visite. Quand j'osais dire à ma grand-mère « Mémé, je m'embête un peu... », elle me répondais : « Tu t'embêtes ? Alors, assis teu sur l'pas deul' porte et regarde les gens passer. » J'en ai vu passer des gens devant le 8 rue Meurin à Lille.

 

   Un peu plus tard, je suis passé à l'école rue des Stations. Pour s'y rendre, il fallait descendre la rue Gambetta. Sur l'immense mur bleu était peint une fresque, avec un motard ou quelque chose dans ce genre. Les tags et graffs ne faisaient pas légion. Johnny Hallyday était venu tourner un clip devant cette peinture murale ! Ce mur était devenu culte, puis le garage a changé de propriétaire, la peinture a été refaite... On ne se souvient plus forcément de cette histoire de Johnny dans le quartier, par contre, tout le monde se souvient d'un autre Johnny : Johnny Guitare ! Une sorte de brigand, clochard, bon à rien, sauf du pire ; qu'il ne valait mieux pas croiser seul dans la rue. Certaines histoires restent accrochées au ruban, d'autres non...

 

   Le temps a passé. Nous avons vécu quelques temps dans un petit appartement rue Sainte Barbe, tout près de mon école ; puis nous avons déménagé ailleurs : Lomme – Délivrance, le village en Flandres à Marquette lez Lille... Ce n'est qu'après mes études que je suis revenu habiter à Wazemmes, rue Louis Faure. Le quartier avait bien changé. Il s'était assagi, rajeuni, « bobo-isé » ; mais une certaine forme de diversité continuait d'y régner.

 

   Nous commencions à avoir des doutes sur la santé de ma grand-mère. Je venais manger avec elle et lui faire ses courses. Nous nous doutions de quelque chose, sans oser prononcer le mot : Alzheimer. Un soir, alors que j'étais dans une soirée avec des fonctionnaires, des enseignants et des bibliothécaires ; ils se sont mis à raconter leur formation. Ils ne pouvaient pas faire autrement que d'évoquer « La vieille folle qui balançait des seaux d'eau sur la moto d'un tel, ou qui sortait en peignoir pour gueuler en patois incompréhensible sur un autre tel qui avait osé poser son gobelet de café sur son appui de fenêtre ». J'ai coupé court en demandant l'adresse. Le CNFPT se trouvait au 10 rue Meurin. Alors j'ai lancé à la cantonade : « Vous inquiétez pas, c'est ma grand-mère ! ».

 

   La maladie a fait son chemin. Ma grand-mère a quitté sa demeure pour une maison de retraite. Puis est arrivé ce qui devait arriver. Pendant un temps, j'ai évité la rue Meurin, pour ne plus trop me replonger dans mes souvenirs ; mais en longeant la rue Gambetta, je ne pouvais jamais m'empêcher de jeter un œil sur cette maison… « Avec le temps va, tout s'en va », dit le poète ! Il n'a pas tort. Mon amour pour ce quartier a fini par s'effriter, les loyers ont grimpé, la population a vraiment changé ; alors j'ai fini par quitter le quartier de mon enfance. J'habite désormais à Loos-lez-Lille dans une tranquille maison 1930. Bien entendu, je fréquente encore Wazemmes. Cette ancienne boucherie, devenue une « boîte à rire ». Le marché, les halls, le Biplan, le Stout, le Bateau- Livre... Lorsque que je rentre chez moi en vélo, je passe souvent par ce serpent, comme s'il n'existait pas d'autre chemin ; ou juste par plaisir de recoller les morceaux de ma mémoire par encore trop éparpillée. Le serpent se mord la queue, la boucle est bouclée et mon histoire est terminée.

 

Thierry Moral

Auteur – Conteur - Comédien

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Et ses collages, sur son blog!

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Commentaires: 7
  • #1

    Loqman (samedi, 24 octobre 2015 07:54)

    Un texte tout en pudeur qui me parle bien, moi qui ai gommé volontairement mes souvenirs d'enfance.

  • #2

    Thierry Moral (samedi, 24 octobre 2015 08:59)

    Loqman,
    Merci. J'ai mis du temps pour re-parler de mon enfance. Le ruban s'est lentement déployé.
    Merci pour ton suivi.
    Thierry

  • #3

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