Un Géant de métal aux pieds de charbon



Un Géant de métal aux pieds de charbon,

par Michaël MOSLONKA.

Je vivais au Québec, à Sherbrooke, quand j'ai réalisé mon premier roman policier.


Quand j'écrivais, j'avais cette photographie devant moi. Photographie tirée d'un calendrier conçu par la mairie de Marles-les-Mines, en je ne sais plus quelle année. 2008-2009, peut-être. Photographie tirée d'un fort et récent épisode neigeux sur la commune.

Il s'agit du Chevalement du Vieux 2 de Marles-les-Mines. Il date de 1854.


Pour moi, il date de 1982. Année pendant laquelle, enfant, je quittais le pied d'un des terrils d'Auchel, qui trônait au fond de ma rue du Château d'eau, pour emménager dans une cité venant d'être construite à proximité de ce géant de fer. Une cité située entre le collège Émile Zola, le stade et l'école primaire Gambetta.


Pendant mon aventure québécoise, cette photographie m'a permis de garder un lien avec l'endroit d'où je venais – même si, géographiquement, j'avais quitté Marles-les-Mines depuis mes dix-sept ans ; donc bien des années en arrière.


Ce lien me rattachait à mon histoire familiale, à mon vécu et à mon expérience, et au futur. Un futur ouvert sur les routes du Monde.


Le Vieux 2, c'est un souvenir de gosse. C'est une enfance et une adolescence passées à côtoyer ce géant de fer et les broussailles qui poussaient, à cette époque, tout autour. Je vois encore parfaitement le terrain accidenté qui l'entourait, le petit bois juste à côté, avec le lierre qui poussait, et pousse encore, sur ses quelques arbres clairsemés – c'était vraiment un petit bois –, le morceau d'échelle en fer qui sortait d'une excavation de terre dure – signe d'un ancien puits minier situé juste en dessous. Et il y avait ce cimetière juste à côté, au-dessus les hirondelles volaient et évoluaient tels des boomerangs. Cimetière que je traversais régulièrement, mon géant de fer bien en vue, afin de me rendre chez mon ami d'enfance et chez mon cousin.


Cette photographie, je l'ai toujours. Elle est punaisée à mes côtés, tandis que j'écris ces lignes. Elle l'a toujours été. Elle le sera toujours.

C'est une sorte de phare dans ma vie d'adulte.


Un phare qui me raconte d' je viens. D'« ici » – d'Auchel et de Marles-les-Mines. Et d'« ailleurs » – de l'immigration ; polonaise me concernant.


Un phare qui me rappelle de qui je viens. D'une famille de mineurs et d'ouvriers. De Français et de gens venus d'ailleurs.


Un phare qui relie mon imagination à la réalité, et inversement. J'ai vécu ce beau moment quand la neige tombait et recouvrait le chevalement, flocon par flocon. La beauté de cet instant, l'émotion qui la nimbait, les sentiments que j'ai éprouvés cette journée-là, je les ai placés au cœur d'un roman sentimental se déroulant dans le Nord-Pas-de-Calais. Une scène de baiser au pied du Chevalement du Vieux 2, tandis que tombe la neige...


Un phare qui me fait penser au courage qu'ont eu hommes, femmes et enfants de s'attaquer au sous-sol. Il me fait penser à toute cette sueur versée à casser la terre, à la trier et à pousser le charbon. Il me fait penser qu'à l'époque, les enfants travaillaient. Il me fait penser aux sales coups. Coups de grisou, entre autres. Il me fait penser à la douleur de la mort et à la tristesse ressentie lors de la perte d'un être cher.


Je le trouve plein de fierté, ce Chevalement du Vieux 2. Un géant fier du courage des gens qui se sont agités sous ses pieds de charbon. Certainement fier aussi qu'un certain Émile Zola s'en soit inspiré pour Germinal. Pouvantalors montrer la réalité couverte de sueur, de sang et de larmes des mineurs de fond – Émile Zola étant venu sur le site à la suite de la catastrophe des 28 et 29 avril 1866.


Oui, je le trouve plein de fierté. Fier de rester debout, malgré les mauvais coups.


Et s'il est ainsi toujours à la verticale, élément d'un passé douloureux dressé au milieu d'un présent couvert d'herbe verte, de chemin de cailloux blancs et de bancs publics, sur lesquels les amoureux s'embrassent, ce n'est pas de sa volonté. Les objets, à l'instar de l'idéologie et des symboles, n'ont pas de volonté propre tant que l'individu, qui est en nous, ne le décide.


Cette photographie me dit que ce sont bien les individus qui décident de ce qu'ils feront de la douleur et de la peine engendrées par les sales coups de grisou. Qu'il ne tient qu'à une volonté humaine de transformer passé, présent et avenir en beauté, tel un artiste faisant d'une boue visqueuse et grisâtre un chef d’œuvre. Un chef d’œuvre qui permet de ne pas oublier, tout en se tournant vers autre chose. Un « autre chose » où l'horreur du passé est ensevelie par ce que le futur peut engendrer de meilleur, quand les Hommes, collectivement et individuellement, savent s'entourer de ce qui est beau, de ce qui est juste. De ce qui est justement beau – pour soi-même et pour les autres. Quand ils le veulent. Lorsqu'ils décident de ne pas céder à la facilité.


Michaël MOSLONKA

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